Kabila au Katanga – Lire entre les lignes

Depuis environ deux semaines, l’actualité politique congolaise est marquée par le retour du gouverneur Moïse Katumbi à Lubumbashi le 23 décembre 2014 et les suites de son allocution imagée devant une immense foule rassemblée sur la place Moïse Tshombe. L’opinion en a retenu une opposition à un éventuel troisième mandat du président Kabila et le soutien apporté à Moïse Katumbi par le président de l’Assemblée provinciale Kyungu wa Kumwanza, qui milite lui-même contre le découpage territorial prévu par la constitution du 18 février 2006.

Le Président Kabila, obligé de réagir aux turbulences auxquelles fait face sa majorité au sein même de son fief, s’est adressé aux notables du Katanga le 5 janvier 2015 en l’absence du gouverneur et du président de l’Assemblée provinciale, appelant les dirigeants à se ressaisir et à préserver l’unité du Katanga.

Ce que l’on a retenu de son allocution

Les points de l’allocution présidentielle ayant retenu l’attention sont d’abord son silence sur une éventuelle candidature en 2016, puis sa volonté de mettre en œuvre le découpage territorial et enfin sa détermination à exercer sa mission jusqu’au dernier jour de son mandat. Il a d’ailleurs mis un point d’honneur à rappeler qu’il est aussi katangais que les autres leaders, et que cette province bien que riche n’est pas supérieure aux autres. Il a aussi dit qu’il ne répondrait à personne ni à aucune polémique politicienne. Une analyse plus détaillée de son propos révèle qu’il a tout de même répondu indirectement au gouverneur et au président de l’Assemblée provinciale.

Ce qu’il a dit et qui est passé inaperçu

A partir de la 30ème minute de la vidéo reprenant l’allocution (lien ci-dessous), le président Kabila rappelle aux autorités provinciales katangaises qu’elles n’ont pas un statut différent de celles des autres provinces et qu’elles ont obligation de représenter et répondre au gouvernement central en tant qu’agents de la territoriale.  Il se montre ensuite plus précis à la 32ème minute en recommandant à ceux qui ne sont pas d’accords avec le gouvernement central d’assumer en démissionnant. Il met en garde ceux qui seraient tentés de se servir de leurs positions pour s’engager dans un bras de fer avec le gouvernement central en leur rappelant que c’est lui qui leur a confié ces responsabilités (33ème) et qu’ils ont donc des comptes à lui rendre, et non pas l’inverse.

Le président Kabila va ensuite plus loin en évoquant les questions sécuritaires au sein de la province en menaçant carrément ceux qui tiennent un discours qui visent à diviser les populations du Katanga (36:45’). Il s’engage ainsi à partir de la 37ème minute à s’occuper de ceux qui voudraient déstabiliser la province et promet d’anéantir toute milice opérant au Katanga.

La dernière allusion voilée à l’encontre du gouverneur Katumbi s’est faite sur le terrain économique (53 :40’) lorsque le président a évoqué les nombreux camions transportant les minerais qu’il voit lors de ses passages à Likasi, Kolwezi ou Kasumbalesa. Difficile de ne pas faire de lien avec la société de transport du gouverneur qui bénéficierait, selon certains, d’une forme monopole dans le transport des minerais au Katanga.

Dans une allocution qui visait l’apaisement, Joseph Kabila a tout de même esquissé en creux les points qui pourraient constituer les angles d’attaque dont la majorité va se servir contre Katumbi s’il décidait officiellement de prendre ses distances. L’autorité de l’Etat, la primauté du pouvoir central ainsi que des mesures de retentions économiques pourraient être utilisés contre un Moïse Katumbi devenu opposant.

Vers un affrontement ouvert entre Katangais ?

Les sources divergeant sur ce point, il est impossible d’affirmer que le président Kabila et le gouverneur Katumbi n’entretiennent plus de cordiales relations en privé. En public cependant, le second affiche une certaine prise de distance d’avec le premier. En témoigne son absence remarquée lors de la réunion du 5 janvier 2015 avec les notables, ou celle du jour de l’an lors du passage surprise du président Kabila à sa ferme dont on imagine mal qu’il n’ait pas été prévenu par le protocole d’Etat.

Quel sera le positionnement politique à moyen-terme du gouverneur du Katanga ? Va-t-il continuer d’avoir un pied au sein de la majorité et l’autre en dehors ou va-t-il franchir le rubicond? Si Moïse Katumbi décide de rompre officiellement d’avec la majorité dans les prochaines semaines, la situation au Katanga sera plus que tendue. Il est très probable que le pouvoir, qui n’acceptera pas d’avoir un opposant à la tête de cette province stratégique, tentera de l’expulser du gouvernorat. Nous avons les exemples de Vital Kamerhe à l’Assemblée nationale en 2009 ou l’élection en 2007 à Kinshasa d’un gouverneur issu de la majorité par une Assemblée provinciale dominée par l’opposition.

En cas de rupture, il serait d’ailleurs difficile pour un gouverneur devenu opposant, mais légalement sous la tutelle du ministre de l’intérieur, d’exercer pleinement et librement ses fonctions (autorisations de sortie, etc.) pendant deux ans.

Moïse Katumbi va-t-il s’opposer au risque de perdre le gouvernorat et les avantages qui y sont liés? La difficulté pour la majorité serait cependant de défenestrer le populaire Moïse Katumbi qui a fait une démonstration de force il y a deux semaines et qui semble jouir de nombreux soutiens dans la classe politique katangaise. Qui sont ceux qui le suivraient dans une démarche de rupture et ceux qui resteraient loyaux au Président Kabila ? A coup sûr, le Katanga en sortirait divisé.

Assisterons-nous dans les prochaines semaines à un divorce entre Moïse Katumbi et Joseph Kabila ? Je pense que non, ni l’un ni l’autre n’ont intérêt à une confrontation. Le président Kabila ne prendrait pas le risque de se mettre une partie du Katanga à dos alors qu’il doit déjà faire face à plusieurs sujets brûlants. Son attitude depuis son arrivée au Katanga est d’ailleurs plutôt conciliante.

Le gouverneur Katumbi quant à lui n’a pas non plus intérêt à s’installer dans une confrontation permanente avec un président de la République qui jouit encore de tous les attributs de la fonction et qui, jusqu’à preuve du contraire, contrôle encore l’armée utile. Le positionnement affiché ces dernières semaines par le gouverneur du Katanga lui a permis d’un peu mettre la pression sur un président qui n’aurait pas encore pris sa décision pour 2016, en même temps qu’il s’est positionné au sein de la majorité comme l’éventuel dauphin.

Allocution de Joseph Kabila devant les notables du Katanga https://www.youtube.com/watch?v=bMTsQwB8rIU

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2 Comments

    • Cher Etienne, je vous remercie pour votre contribution. Aucun des deux acteurs n’a à mon avis intérêt à se lancer dans une confrontation pour le moment, mais vous avez tout à fait raison de pointer l’imprévisibilité des acteurs. Cet élément peut à lui tout seul remettre en cause toutes les analyses faites. Qui vivra verra !

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